Vivre sans argent, c’est possible

Pour sortir du modèle consumériste qui est directement responsable de nos problèmes écologiques et sociaux, il semble nécessaire de se diriger vers la sobriété. Pour ce faire, vivre sans argent apparait comme l’alternative la plus radicale. Mais est-ce que vivre sans argent est réellement possible ? Oui, ainsi qu’en témoigne Mark Boyle dans son livre « L’homme sans argent » (éditions Les Arènes, 2014).

Mark Boyle est irlandais, diplômé en économie, et fondateur de la communauté freeconomy. Il croit sincèrement à la possibilité de la création d’une économie du don. Pour mettre en accord ses idées et ses actes, il a choisi de vivre sans argent pendant un an, et de le raconter sur un blog. Celui-ci est devenu un livre. Que manger ? Où vivre ? Comment se laver ? Comment garder contact avec sa famille et ses amis ? Comment se déplacer, se chauffer, se distraire sans argent ? C’est à ces questions et bien d’autres que répond Mark Boyle dans son livre.

Pourquoi vivre sans argent ?

Mark Boyle commence par expliquer brièvement comment fonctionne notre économie mondiale, en montrant que tout fonctionne sur le système de la dette. Quelques extraits :

« Dans le système actuel, si les dépôts restent dans les banques, les banques ne font pas de profit et ne gagnent donc pas d’argent. C’est pourquoi elles ont tout intérêt à trouver des emprunteurs coûte que coûte. Que ce soit par la publicité, l’offre de taux d’intérêt particulièrement bas, ou en encourageant un consumérisme galopant, les banques partagent toutes le même intérêt : prêter presque tout l’argent qu’elles ont en dépôt. Je suis convaincu que le crédit que cela génère est responsable en grande partie de la destruction de notre planète car il nous permet de vivre bien au-dessus de nos moyens. Chaque fois qu’une banque émet un crédit à un être humain, la Terre et les générations futures sont en débit ». (p.18).

Extrait de « L’homme sans argent » de Mark Boyle

« Pour la plupart d’entre nous, l’argent représente la sécurité. Tant que nous avons de l’argent sur notre compte en banque, nous nous sentons à l’abri. Pourtant, comme l’a démontré l’hyperinflation dont ont été victimes des pays comme l’Argentine ou l’Indonésie, c’est un postulat pour le moins hasardeux. (…). Bien que je n’ai aucun doute sur notre capacité à nous remettre sur pied cette fois-ci et peut-être même les fois prochaines, je pense que les crises économiques futures ne seront pas aussi faciles à gérer et que les convalescences seront de plus en plus difficiles car les problèmes du monde réel finiront par les affecter. L’industrie bancaire est intrinsèquement instable et deux des piliers de l’économie, que sont l’assurance et le pétrole, vont bientôt devoir affronter deux problèmes majeurs de notre époque : le changement climatique et le pic pétrolier ».

Extrait de « L’homme sans argent », p.20

« L’argent nous permet de mettre notre fortune à l’abri facilement et pour longtemps. Si cette facilité à épargner nous était niée, aurions-nous encore la motivation nécessaire pour aller exploiter la planète et les espèces qui l’habitent ? Sans moyen de « mettre à l’abri facilement » les profits à long terme qui nous permettent de ponctionner plus que ce qui nous est nécessaire, nous ne consommerions que ce dont nous avons besoin, au fur et à mesure de nos besoins. Une personne ne pourrait plus transformer les arbres d’une forêt tropicale en chiffres sur un compte en banque, elle n’aurait donc pas de raison de couper un hectare de forêt tropicale à la seconde, comme c’est le cas aujourd’hui ».

Extrait de « L’homme sans argent » p.23

Après avoir expliqué toutes les raisons qui motivent son envie de vivre sans argent, l’auteur passe dans le vif du sujet et nous raconte comment il s’y est pris pour se passer totalement de monnaie sonnante et trébuchante autant que virtuelle pendant un an.

Se loger et manger sans argent

Impossible de payer un loyer quand on veut vivre sans argent. Et pour Mark Boyle, pas question non plus de vivre aux crochets de qui que ce soit. Il passe donc par des sites de dons d’objet (comme donnons.org pour la France, mais aussi freecycle.org) pour récupérer une caravane. Il l’installe dans une entreprise rurale non loin de Bristol, et échange quelques heures de travail quotidien dans la ferme contre la possibilité d’y installer sa caravane et d’être en partie nourri.

Puis il fabrique des toilettes sèches à compost et un rocket stove pour cuisiner. Pour se chauffer, il a recours à un ami qui sait construire un poêle à bois à partir de bonbonnes de gaz recyclées, de pièces de vélo et de ferraille. Il récupère le bois aux alentours de la ferme ou dans les déchetteries. Reste à trouver de l’électricité pour alimenter son téléphone et son ordinateur : il fait l’acquisition d’un panneau solaire. Enfin, pour se laver, il achète une douche solaire, qui se résume à un sac en plastique noir et un tuyau d’arrosage. En hiver, se laver sera difficile ! Au total, son installation ne lui aura coûté que 265 livres sterling (294 €).

Pour se nourrir, outre le repas de midi qui lui est fourni par le fermier, Mark Boyle a recours à quatre moyens :

  • la cueillette (pommes, mûres, champignons, orties, noisettes, etc)
  • le glanage (fouiller dans les poubelles des entreprises de bouche, en créant des liens avec leurs dirigeants)
  • un jardin potager
  • le troc (de travail contre de la nourriture)

« J’ai passé quatre mois à tisser des liens, aussi bien avec la terre sur laquelle j’allais vivre qu’avec les gens qui m’entouraient. J’ai appris où se trouvaient les meilleures bennes, quelles entreprises avaient de la nourriture à jeter, où je pouvais trouver de la nourriture sauvage, qui je pouvais aider et de quelles connaissances j’aurais besoin pour cultiver ma propre nourriture ».

Extrait de « L’homme sans argent » p.58

Pour se déplacer, l’auteur utilise ce qu’il possède déjà : ses jambes et son vélo !

Une journée sans argent type

Mark Boyle se lève à 5 heures du matin, mange un peu d’avoine, puis fait 120 pompes (puisqu’il ne peut plus se rendre à la salle de sport). Il part ensuite en quête de nourriture sauvage (nèfles, cerfeuil, pissenlit, aiguilles de pin pour le thé, orties et champignons comestibles). Puis il revient dans sa caravane et se prépare du thé pour la journée grâce à son rocket stove. Un brin de toilette, sans oublier les dents (qu’il nettoie avec un mélange de graines de fenouil sauvage et d’os de seiche trouvés sur les plages) ni le rasage (avec un rasoir coupe-chou qu’il aiguise sur un champignon, le polypore du bouleau).

Ensuite il lit ses mails et y répond, avant de commencer son travail à la ferme à 8h30. Il fait une pause déjeuner le midi, et une autre à 16h30. Puis il enfourche son vélo muni d’une remorque et se rend à Bristol pour voir ses amis, glaner ou encore honorer des rendez-vous. Il lui faut une heure et demie à l’aller et autant en retour pour parcourir les 30 kms qui le séparent de la ville.

Revenu sur son lieu de vie, il coupe ou ramasse du bois pour alimenter son poêle, travaille sur son ordinateur quelques heures, puis lit à la lueur de la bougie avant de sombrer dans un sommeil réparateur.

Tout faire soi-même, ça prend du temps !

L’auteur n’est pas à l’abri des inconvénients de ce style de vie. Il note par exemple qu’il n’a plus beaucoup de temps pour voir ses amis, car tout faire soi-même est très chronophage. Il fabrique son propre savon, fait sa lessive à la main (ce qui lui prend plus de deux heures), passe beaucoup de temps à chercher sa nourriture, à trouver du bois, etc. De plus casser la glace (en hiver) pour faire la vaisselle ou prendre une douche en extérieur alors qu’il gèle n’a rien d’amusant.

Cependant, il est content de cette nouvelle manière de vivre : « Je découvris que je n’avais pas besoin de ce qu’on appelle un « équilibre entre travail, vie sociale, vie privée », j’avais simplement une » vie ». Je ne me payais pas des cours du soir avec l’argent que j’aurais gagné avec un travail normal, j’apprenais en étant en contact avec la nature » (p.99).

Pour se divertir, Mark Boyle se rend aux projections cinéma ou aux concerts gratuits qui ont lieu à proximité, participe chaque semaine à des « freeskilling », c’est à dire des formations animées par des bénévoles sur le principe des échanges de savoir (https://www.rers-asso.org/). Il se rend également en bibliothèque pour trouver de quoi lire. Son ordinateur ne lui sert qu’à lire ses mails et y répondre, ainsi qu’à tenir son blog, il refuse de s’en servir pour autre chose, afin de préserver la planète.

Mais parfois vivre sans argent rend les choses très compliquées, comme quand son vélo est victime de crevaison et qu’il ne peut pas acheter de rustine ou de pneu neuf. Ou encore à Noël quand il veut se rendre dans sa famille en Irlande. Toutefois, il trouve toujours un moyen de surmonter ces difficultés, grâce à ses amis, son réseau, sa débrouillardise et son optimisme.

Le livre culte de la slow life

Outre le quotidien de l’auteur, ce livre nous apprend également une foule de choses très pratiques pour qui veut essayer l’aventure de la décroissance.

Ainsi, on y découvre comment soigner un rhume des foins à partir de plantain, comment fabriquer du papier et de l’encre avec des champignons, comment organiser un banquet pour 500 personnes sans débourser un centimes, etc. De nombreux sites sont répertoriés, qui peuvent aider à trouver le nécessaire sans avoir besoin d’une carte de crédit.

L’entraide, l’esprit de communauté, mais aussi la débrouillardise et le courage sont indispensables à qui veut vivre sans argent, c’est la leçon de cette expérience hors du commun. Mais elle démontre également que l’aventure n’est pas aussi impossible qu’on peut l’imaginer, du moins pour une personne seule. Avec une famille à charge, les choses sont forcément moins aisées.

Interview de Mark Boyle

Cécile Duclem

Journaliste indépendante, je cherche à montrer qu'un autre monde est possible.

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