Petit manuel de résistance contemporaine, de Cyril Dion

Vous avez très probablement entendu parler du film « Demain », césarisé en 2016 dans la catégorie documentaires, et plébiscité par des millions de spectateurs.  Cyril Dion a poursuivi cette démarche avec le livre Après-demain, et le film du même nom, puis s’est engagé sur la voie d’une réflexion plus globale, plus systémique, qu’il nous livre dans son précieux Petit manuel de résistance contemporaine.

Cyril Dion propose un nouveau récit du monde

Cyril DionDans ce livre, Cyril Dion part d’un principe fondateur de nos sociétés : le récit. Il explique que tout ce que nous faisons, décidons, est basé sur une fiction en laquelle nous sommes une majorité  à croire, à adhérer. « Pour l’écrivain Nancy Huston, écrit-il, qui a consacré son essai « L’espèce fabulatrice » à cette activité constitutive des êtres humains, « nous seuls percevons notre existence sur Terre comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction). Un arc. Une courbe allant de la naissance à la mort. Une forme qui se déploie dans le temps avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes : un récit. […] Le récit confère à notre vie une dimension de sens qu’ignorent les autres animaux […]. A l’instar de la nature nous ne supportons pas le vide. Sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à « comprendre » et comprenons essentiellement par le truchement des récits, c’est-à-dire des fictions ».

« Pour le professeur Yuval Noah Harari, auteur du mondialement connu Sapiens, une brève histoire de l’humanité, poursuit cyril Dion, il existe une bonne raison pour laquelle l’être humain domine les autres espèces vivantes. Selon lui, il ne s’agit pas de sa capacité à créer des outils (…), il ne s’agit pas non plus de son intelligence particulière (…), mais de son incroyable capacité à coopérer, absolument inédite dans le règne vivant – ce que mettent également en lumière les travaux de David Sloan Wilson, Eliott Sober, Edward O.Wilson et Martin Nowak, qui considèrent les êtres humains comme des « supercoopérateurs ». Sapiens est doué pour organiser la coopération non seulement en petits groupes mais – et c’est là sa spécificité par rapport aux autres espèces -, de façon flexible, dans des groupes, comprenant des centaines de millions de personnes. Comment ? A travers ce que Harari appelle une toile de sens intersubjective : un ensemble de concepts qui n’existent que dans leur imagination commune. En d’autres mots : des histoires, des croyances. Pour lui, Homo Sapiens utilise le langage pour créer des réalités totalement nouvelles. Selon Yuval Harari, Nancy Huston et George Marshall (et ils sont loin d’être les seuls à avancer une telle théorie), l’ensemble de nos constructions individuelles et collectives est une succession de fictions, de croyances qui ont évolué au fil des siècles et bouleversé notre perception du monde. »

Or, dans ce récit d’un monde voué à la destruction des écosystèmes du fait de notre besoin de produire et de consommer, auquel nous participons, il n’y a pas la place pour des actions radicales qui permettraient, justement, d’éviter la catastrophe annoncée par le GIEC dernièrement. Extrait :  »

En métropole, dès la période 2021-2050, les vagues de chaleur estivales deviendront plus fréquentes, plus longues et plus intenses, avec des évolutions plus marquées encore pour le quart sud-est. D’ici la fin du siècle, un épisode tel que celui de l’été 2003 deviendrait courant, voire serait régulièrement dépassé, tant en intensité qu’en durée. La France risque de connaître, d’ici 2100, des sécheresses agricoles quasi continues et de grande intensité, totalement inconnues dans le climat actuel. Concernant les pluies extrêmes, une tendance générale se dessine avec une augmentation de leur intensité, principalement en hiver, et une extension des zones impactées notamment vers le sud-est ou les Pyrénées. Les territoires exposés aux risques d’incendies de forêts devraient être plus étendus, couvrant une part importante des forêts des Landes et de Sologne (horizons 2040 et 2060). Outre-mer, les simulations du climat pour le xxie siècle indiquent que les cyclones ne devraient pas être plus nombreux, mais plus intenses. »

climate-change-2241061__340Ces sombres prédictions sont pourtant relativement optimistes, puisqu’elles se fondent sur un réchauffement de seulement 1,5°C, alors que la plupart des experts s’accordent à dire que la barre des 4°C de réchauffement sera franchie dès 2050. Cyril Dion, à travers ses films et ce nouvel ouvrage, cherche donc à donner les moyens à la fois concrets et intellectuels d’éviter le crash annoncé de nos sociétés modernes.

Il s’interroge notamment sur les raisons qui expliquent notre inertie collective, alors que tous les voyants sont au rouge et que les climatologues et autres scientifiques ne cessent de tirer la sonnette d’alarme, et ce depuis plus de trente ans. Cyril Dion écrit : « Pourquoi ne réagissons-nous pas ? Voilà une question qu’un enfant de six ans pourrait nous poser en nous voyant nous débattre dans les méandres de nos réflexions. Car, théoriquement, nous disposons des ressources nécessaires : nous sommes nombreux, dotés d’une créativité et d’une inventivité qui nous ont permis de réaliser des prodiges, nous avons établi un diagnostic de nos difficultés et connaissons bon nombre de solutions. Mais nous ne faisons rien ou pas grand chose. Comme si nous nous trouvions dans un train et que nous le regardions, impuissants, foncer vers l’abîme. Il existe de nombreuses raisons à cela, notamment psychologiques (…), mais je voudrais m’attacher à celle qui me semble la plus importante à ce stade : le conditionnement induit par le récit dans lequel nous évoluons et les architectures qui régissent nos vies. Le récit est comme l’eau où nagent les poissons, l’air que nous respirons, nous ne le voyons plus mais il est omniprésent, il baigne nos cellules, influence notre vision du monde, et, par là même, nos choix. Nous sommes incapables de penser en dehors de notre récit puisque nous le confondons avec la réalité. Ce récit se traduit par la suite en architectures, qui orientent la majeure partie de nos comportements quotidiens. Elles constituent les cadres qui déterminent ce que nous « devons » faire ou ce que nous croyons choisir de faire. »

 Les architectures du désastre selon Cyril Dion

Quand il parle d’architectures, Cyril Dion évoque les cadres qui régissent nos vies, à l’intérieur de ce récit fictionnel que nous prenons pour la réalité. Il en dénombre 3, que voici :

1) Gagner sa vie

2) Une vie de divertissement

3) Les lois

L’auteur explique que ces trois cadres inconscients interagissent entre eux. Il se montre aussi assez sévère – et lucide – quant à leur absurdité. Ainsi, sur le fait de devoir gagner sa vie, voici ce qu’il écrit : « Pour fonctionner dans la société occidentale contemporaine, nous devons disposer de suffisamment d’argent, autre fiction omniprésente de notre époque. C’est lui qui nous donne accès à tous les biens et services assurant notre survie et notre bien-être. Soit nous héritons de cet argent, soit – pour une écrasante majorité – il nous faut nous le procurer à travers un revenu, dispensé en échange de notre force de travail. Dès le plus jeune âge, nous intégrons donc cette équation (en recul certes, mais tenace) : si j’ai de bonnes notes, je peux espérer décrocher un diplôme, qui m’assurera un salaire et me permettra de payer loyer, nourriture, chauffage, électricité… Ce revenu, en plus d’assurer ma sécurité, fera de moi un consommateur et me donnera accès à une myriade d’objets, de vêtements, de biens ou de services qui traduiront mon statut social. Me garantira l’appartenance à la communauté. Cette dépendance à l’argent est devenue si forte dans notre société moderne, très peu autonome, où tous nos besoins sont peu ou prou satisfaits par un achat – contrairement à d’autres sociétés vernaculaires où la production de nourriture, de vêtements, la construction, sont assurés par la mise en commun de savoir-faire locaux – que je rencontre désormais des collégiens ou des lycéens qui, lorsque je leur demande, au cours de conférences dans leur établissement, ce qu’ils veulent faire plus tard, me répondent, droits dans leurs bottes, « gagner de l’argent ». La façon de se procurer ce revenu est aujourd’hui supposée faire l’objet d’un choix. Supposée, car dans une classe de trente élèves, je dirais qu’une partie congrue seulement trouvera le moyen d’allier la contrainte du travail à une réelle aspiration personnelle et épanouissante. (…). Pour beaucoup, le travail restera une sorte de prison, de passage obligé, pour encaisser la précieuse – mais souvent bien maigre – paye de fin de mois. Pour compenser cette situation frustrante et dégradante – devoir vendre ses aspirations, son intelligence, son temps en échange d’un salaire -, tous profiteront autant que possible des divertissements que la société de consommation leur offre : acheter, jouer, s’amuser, regarder des écrans, voyager… Ne percevant pas toujours qu’ils se sont mis tout entiers au service d’un système économique global : lorsqu’ils travaillent, comme lorsqu’ils consomment, ils font tourner la machine à croissance et à profit. Qui ne profite pleinement qu’à un petit nombre de personnes. »

Or cette croissance, verte ou non, est précisément l’instrument qui tue la biodiversité, qui crée le réchauffement climatique, qui supprime de plus en plus d’emplois, qui nous dirige vers des guerres de ressources, autrement dit, qui nous emmène vers l’abîme. Cyril Dion, on le sait, est à l’origine du mouvement des Colibris, qu’il a co-fondé avec le contesté Pierre Rhabi. Les Colibris incitent chacun à « faire sa part » et prônent une « sobriété heureuse », c’est à dire la décroissance. Sans surprise, il exprime donc ici les fondements de sa pensée anti-libérale, non par conviction politique pure, mais pour ses effets délétères sur la planète.

On se s’étonnera donc pas qu’il fustige l’usage outrancier des smartphones (notamment chez les jeunes, qui se désocialisent), l’industrie cinématographique (notamment américaine) qui entretient les fictions morbides dans lesquelles nous baignons, ou encore le simulacre de démocratie qui prévaut dans nos sociétés occidentales. A cet égard, Cyril Dion rejoint les constats d’une partie des gilets jaunes, qui dénoncent l’absence de véritable pouvoir citoyen. Il rappelle à juste titre qu’en 1789 se sont affrontés les partisans de la démocratie directe et ceux de la démocratie représentative, ces derniers l’ayant emporté. Le film « Un peuple et son roi » de Pierre Schoeller, sorti en 2018, s’attarde assez longuement sur cet aspect de notre révolution fondatrice : prémonitoire… Cyril Dion écrit sans équivoque : « Tous les cinq ans, nous élisons au suffrage universel direct notre président de la République et nos députés. Tous les six ans nos maires, à échéance variable nos représentants généraux et régionaux. Durant leurs mandats, que peuvent faire les citoyens si :

a) leurs élus ne respectent pas la volonté populaire ?

b) ils outrepassent leurs décisions (comme ce fut le cas lors du referendum de 2005 sur la Constitution européenne) ?

c) ils se rendent coupables de délits divers et variés ?

(…) Bref, les pouvoirs sont minces, pour ne pas dire nuls. Et nous pouvons raisonnablement nous demander : « Est-ce la démocratie quand, après avoir voté, nous n’avons pas la possibilité d’avoir de l’influence sur nos élus ? ». Que faire lorsque nos représentants n’apportent pas de réponse à des problèmes aussi cruciaux que le chômage de masse, le dérèglement climatique, l’épuisement des ressources, la disparition accélérée des espèces vivantes, la faim dans le monde ? (…) Il y a quelques années, l’université de Princeton a conduit une étude utilisant les données de 1800 politiques publiques entre 1981 et 2002. Elle mettait en lumière que ces politiques étaient bien plus souvent orientées par « l’élite économique et les groupes organisés pour défendre ses intérêts » que par la volonté populaire démocratique. Les universitaires concluaient, laconiques, que les Etats-Unis n’étaient techniquement plus une démocratie, mais une sorte d’oligarchie… ».

Cyril Dion propose des solutions

On l’aura compris, ce n’est pas sur les hommes politiques qu’il faut compter pour sauver la planète, selon Cyril Dion, sauf à une échelle locale. Les solutions qu’il préconise sont relativement simples mais demandent une synergie des bonnes volontés pour se montrer efficientes.

1) Stopper la destruction et le réchauffement.

« Nos récits doivent tout d’abord inclure tout ce qui peut nous permettre de ralentir, limiter voire arrêter la destruction des écosystèmes, des modèles de protection sociale, du vivre-ensemble et le dérèglement du climat, écrit-il. Sus donc aux énergies fossiles, au gaspillage de toutes sortes (énergétique, alimentaire, d’objets), à la surconsommation, à l’orgie de produits d’origine animale, à tout ce qui demande de bétonner, de creuser des mines, d’abattre des forêts, de propulser du gaz dans l’atmosphère, de faire travailler des enfants ou même des adultes dans des conditions misérables, sus à l’extrême concentration des richesses et du pouvoir qui craquelle nos démocraties et à l’ultralibéralisme qui est bien souvent l’architecture qui conduit à toutes ces catastrophes ».

2) Construire la résilience.

Monnaies locales, entreprises indépendantes et non plus multinationales, consommation locale et raisonnée, etc, sont autant de leviers pour ce faire.

3) Régénérer la planète et nos modèles économiques et sociaux

La permaculture appliquée au maraichage, la plantation de nouvelles forêts, la fin de l’élevage intensif et de la pêche en eaux profondes, les entreprises coopératives et les collectifs de ressources sont quelques exemples de cette régénération souhaitable.

Cyril DionLe nouvel opus de Cyril Dion se lit comme un roman, est bien documenté, et surtout analyse très bien les tenants et aboutissants des différentes crises (sociales, environnementales, économiques) que nous traversons. La résistance qu’il nous suggère est celle d’une vie bien plus consciente des nombreux enjeux et défis auxquels nous devons faire face, sans plus perdre de temps, associée à un mode de vie plus responsable, dans tous les domaines. Cela peut sembler difficile de prime abord, mais dans les faits, cela n’est pas si compliqué. Il suffit de modifier notre « logiciel » interne, de quitter le pilote automatique pour réfléchir un peu plus à nos choix, et d’agir en conséquence. On en retire une vie plus équilibrée, plus saine, et surtout plus épanouissante car agir pour la collectivité constitue le sommet des aspirations humaines.

Cécile Duclem

Journaliste indépendante, je cherche à montrer qu'un autre monde est possible.

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