Le travail est mort, vive l’Amour !

Depuis une trentaine d’années (ou plus), tous les gouvernements successifs se sont attelés à faire baisser le chômage, aussi bien en Europe qu’aux USA. Plus le temps passe, plus les possibilités de travail s’amenuisent, malgré l’accès étendu aux études. Diverses politiques ont été menées pour ce faire : privatisations d’entreprises nationales, assouplissement des droits du travail, baisse des charges patronales, ou encore aides de l’Etat pour certains emplois (contrats aidés), embauches d’agents publics, etc. Ces politiques ont pu avoir des effets apparents, comme une baisse des chiffres officiels du chômage et la multiplication des emplois à temps partiel (aux USA et en Grande-Bretagne notamment). Cependant, aujourd’hui, l’emploi reste un domaine très problématique car nombreux sont les travailleurs à ne plus pouvoir vivre décemment de leur labeur. Selon les sources, le nombre de travailleurs pauvres dans le monde oscille entre 730 millions (moins de trois dollars par jour) et 1,4 milliards. Et le phénomène n’est pas près de s’inverser : on estime à 17 millions le nombre de travailleurs pauvres supplémentaires chaque année.

Le progrès technologique a tué le travail

La raison principale de cette chute de la valeur travail est simple : la mécanisation, puis l’informatisation. Les machines ont remplacé les humains au travail. Dès 1920, les intellectuels et économistes européens et américains avaient prévu cette inexorable courbe descendante du nombre d’emplois, et avaient réfléchi au modèle de société qui pouvait en découler. Le Progrès (technique puis technologique) devait nous libérer de la nécessité économique, et faire advenir une société de loisirs et de jouissances. Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé : en guise de société de loisirs, nous avons abouti à une société de consommation, et la nécessité économique a perduré puisque les richesses produites ont été accaparées par un petit nombre d’individus, les propriétaires des moyens de production.

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Il ne faut pas se leurrer : avec l’avènement de l’intelligence artificielle, la capacité des machines à se produire elles-mêmes (alors que jusqu’en 1960 la fabrication des machines nécessitait des humains), le nombre d’emplois ne peut que diminuer. Le Forum économique mondial, prévoit qu’en 2025 les machines accompliront plus de tâches que les humains, contre 29 % actuellement. Faut-il alors craindre un scénario catastrophiste, un monde peuplé de pauvres errant comme des âmes en peine ? C’est la question à laquelle James Livingston tente de répondre dans son dernier ouvrage, « Fuck Work ! » (paru chez Flammarion).

Dans cet essai très documenté (on y croise régulièrement Hegel, Marx, Anna Harendt, et même Frédéric Lordon…), l’auteur explique pourquoi on ne peut plus espérer le plein emploi, et pourquoi le capitalisme est mort (ou du moins agonisant). La raison en est très simple selon Livingston : il ne sert plus à rien, le travail ayant perdu sa valeur depuis que les machines ont remplacé les humains à grande échelle. Le travail n’enrichit plus les 1 %, qui jouent désormais avec la spéculation et non plus avec les bénéfices des entreprises.

Sans travail, pas de capitalisme

Le capitalisme, c’est la propriété de l’outil de production, qui permet de tirer profit de cet outil. Mais si l’outil fonctionne avec des machines, qui elles-mêmes sont capables de construire d’autres machines, alors l’humain devient une donnée inutile dans l’équation. C’est pourquoi le travail ne rapporte plus de revenus suffisants à la majeure partie des humains de la planète, et ce depuis la seconde révolution industrielle. C’est aussi pour cela que les biens de productions (technologiques mais pas seulement) sont vendus à des prix dérisoires par rapport à leurs coûts de production : une machine ne meurt pas et ne tombe pas malade. Nous sommes riches d’objets (en Occident) fabriqués par des moins riches (partout ailleurs) et des machines. Mais le jour où les machines auront remplacé ces moins riches, alors eux aussi auront accès à tous ces objets. Mais ils n’auront plus de revenus pour les acheter, puisqu’ils seront eux aussi devenus inutiles. Et même les tâches dites « cognitivement non répétitives », c’est-à-dire les tâches de conception, de pensée, de communication, de services, qui fournissent à l’heure actuelle le bataillon survivant d’emplois en Occident, seront bientôt éradiquées par l’intelligence artificielle et le tout connecté. Le travail est donc bel et bien une donnée en voie de disparition. Ce sont les chercheurs en économie d’Oxford qui l’affirment.

Pour autant, la fin de l’emploi ne signifie pas forcément la fin du revenu. Livingston démontre en effet que les taxes sur les bénéfices des entreprises pourraient très aisément suffire à alimenter des « allocations » versées par les Etats. Il s’agit ni plus ni moins du « revenu universel » dont on entend de plus en plus parler. La question n’est pas économique, mais morale : si nous ne travaillons plus par nécessité économique, qu’allons-nous devenir ?

Sans travail, quel sens donner à nos vies ?

Depuis près de quatre siècles, nous nous définissons en effet par notre labeur. Quand on rencontre quelqu’un, on lui demande ce « qu’il fait dans la vie ». Cette morale protestante a imprégné le monde occidental au point de ne plus pouvoir concevoir la vie sans l’emploi. Celui-ci a eu longtemps une fonction morale : « Jadis l’éthique protestante du travail fut une attitude et une force sociale contribuant à l’égalisation des conditions, donc à la démocratisation de la société. Elle permit de critiquer l’aristocratie, exemptée de l’obligation de travailler, en affirmant que chacun devait justifier sa consommation de biens par une production de valeur préalable. Mais dès le départ, dès l’insistance de Luther sur la « vocation », ce fut une sorte de « morale d’esclave » : sur ce point, Hegel, Marx, Nietzsche et Freud sont d’accord, chacun à sa façon. Cette morale invoquait l’avenir pour justifier la renonciation au présent et l’abstinence : « épargner en prévision des temps difficiles », accumulant les possibles sacrifiés dans l’espoir d’une rédemption – sacrée ou profane, selon que le ciel ou l’argent soit en cause, s’ensuivrait. » écrit l’auteur. Mais cette force sociale a perdu ses vertus premières, car aujourd’hui le travail ne revêt plus cette fonction émancipatrice. Il est devenu aliénation depuis qu’il ne permet plus de sortir de sa condition première, et ne fait qu’assurer une survie matérielle.

« La fin imminente du travail nous confronte donc aux questions les plus fondamentales sur le sens que nous donnons à la vie humaine. Pour commencer, quels buts pourrions-nous nous donner si le travail -nécessité économique – ne consommait pas nos heures de veille en même temps que notre énergie créatrice ? (…) Comment la nature humaine changerait-elle si l’antique privilège de l’aristocratie, le loisir, était reconnu comme un droit inaliénable de tous ? » demande Livingston. Sa réponse tient en un mot : l’Amour. Pas celui des hippies des années 1960-1970, mais celui sur lequel repose justement le capitalisme.

Par quoi remplacer le travail ?

En effet, c’est par le travail gratuit, effectué par amour – celui des femmes qui s’occupaient de la famille et produisaient la main d’œuvre – ou par l’esclavage, que le capitalisme a pu prospérer. Si l’esclavage disparait faute de tâches à effectuer (même le ménage peut se faire par des robots désormais, tout comme le sexe), le travail altruiste, lui, reste nécessaire.

« Au fur et à mesure que les hommes sont licenciés des boulots à l’ancienne, parce qu’ils ont perdu la course contre la machine, et au fur et à mesure que les emplois traditionnellement féminins – travail social, santé, éducation – deviennent la norme sur le marché du travail, est-ce que le prix du temps de travail sur le marché régresse au niveau de la moyenne déterminée par les inégalités de salaires entre hommes et femmes ? Ou, pour le dire avec la sociologue Arlie Hochschild, dont le travail est révolutionnaire : pourquoi est-ce que les « métiers émotionnels » ne permettent pas de vivre ? » demande encore l’historien. Et de répondre : « Le travail socialement bénéfique a toujours été sous-évalué (…) parce que c’étaient les femmes qui le produisaient ».

Les activités socialement bénéfiques sont l’avenir selon James Livingston

La solution à ce monde sans travail qui se profile, et de l’effondrement du capitalisme par voie de conséquence, c’est donc l’avènement d’une revalorisation de ces activités « socialement bénéfiques », selon Livingston. Prendre soin de son prochain. Occuper son temps et sa créativité à toutes ces tâches traditionnellement dévolues aux femmes, sans rétribution. Si la nécessité économique disparait – chacun étant pourvu en revenus par les taxes sur les bénéfices colossaux des entreprises – alors nous avons le temps de nous occuper de nos enfants, de nos relations sociales, de prendre soin les uns des autres. Livingstone ne mentionne pas les activités artistiques et artisanales, qui pourtant fourniraient elles aussi un gigantesque réservoir d’activités. Or ce sont des activités que l’on pratique par amour (du Beau, du Vrai, du Bien).

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La fin du travail n’est donc pas forcément une mauvaise nouvelle. Elle peut constituer le point de basculement vers une société du loisir, pas au sens d’un avachissement devant la télé-réalité et les plaisirs du PMU, mais au sens d’une société de l’altruisme. Une tendance naturelle dans toutes les espèces qui ont survécu aux aléas planétaires depuis des dizaines de milliers d’années, ainsi que l’a brillamment démontré Jeremy Rifkin dans son livre « Une nouvelle conscience pour un monde en crise : Vers une civilisation de l’empathie » (2012).

Cécile Duclem

Journaliste indépendante, je cherche à montrer qu'un autre monde est possible.

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