Changement climatique et effondrement du vivant : enjeux, solutions et ambiguïtés.

Le réchauffement climatique, l’effondrement du vivant, on en parle beaucoup mais on ne sait pas exactement comment il se traduit et quelles seront ses conséquences à court, moyen et long terme. Pour en savoir plus, je me suis rendue à une conférence organisée par l’association « Science et conscience » (Bordeaux), où étaient invités Gilles Bœuf (biologiste, Professeur à l’université Pierre-et-Marie-Curie, Sorbonne Université, il a été président du Muséum national d’histoire naturelle et professeur invité au Collège de France en 2013-2014) , Valérie Masson-Delmotte (paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA et co-présidente du groupe nᵒ 1 du GIEC depuis 2015), Catherine Larrère (philosophe et professeure de philosophie émérite française. Elle est spécialiste de l’éthique de l’environnement), et Jean-Baptiste Fressoz (historien et chercheur au CNRS), ainsi que le vice-président Environnement et Biodiversité de la Région Nouvelle Aquitaine, Nicolas Thierry.

Se rendre compte de ce que signifie l’effondrement du vivant

Il y a des mots tellement abstraits que l’esprit humain peine à concevoir ce qu’ils signifient en réalité. L’effondrement fait partie de ces mots, quand il n’est pas appliqué à un bâtiment. Par exemple, quand on entend que les océans vont mal, on pense aux poissons et aux dauphins. Mais il y a plus de 300.000 espèces dans les océans, et parmi celles-ci, les poissons et cétacés ne représentent que 2 %. Dans les sols, que nous anéantissons à coups de pesticides et d’insecticides, ce sont 600.000 espèces qui agonisent. En 27 ans, les trois quarts des insectes ont été exterminés.

 De la même manière, on sait que le corail meure partout. Mais quand on sait que le corail abrite 600 espèces par km2, on peut commencer à appréhender pourquoi les scientifiques parlent de sixième extinction massive du vivant. Dans la même ligne, si on se désole de la déforestation massive en Amazonie, on doit garder en tête qu’en Guyane, il y a 700 espèces d’arbres par km2. Tout ceci est en train de disparaitre. Chaque année, c’est l’équivalent de la surface de la Grande-Bretagne qui est arraché de la forêt tropicale.

Outre cette disparition massive de milliers d’espèces présentes sur notre planète depuis des millénaires – ce qui en soi est une tragédie -, les humains sont eux aussi très affectés par la société thermo-industrielle. Ainsi, plus de 300 nouvelles maladies sont apparues depuis 1940 à cause de ce qu’on appelle communément la malbouffe et les pesticides. Par ailleurs, l’espérance de vie diminue depuis 2008. On ne grandit plus, alors que toutes les générations grandissaient depuis 1860. Nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène, et ce n’est pas une bonne nouvelle.

Une situation connue depuis les années 1960

Cela fait maintenant 50 ans que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme. Dès 1962, la biologiste Rachel Carson publiait « Printemps silencieux » pour alerter sur l’utilisation des pesticides, prévoyant l’extinction des oiseaux et des conséquences sur la santé humaine. L’ouvrage, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires, signa la naissance du mouvement écologiste en Occident. Mais quelles mesures furent prises, durant ces 50 dernières années, pour tenir compte de ce cri d’alarme ? Rien, ou pas grand-chose. Résultat, ces quinze dernières années, un tiers des oiseaux ont disparu rien qu’en France, et la courbe va en s’accélérant.

Pourtant, les mises en garde se sont multipliées depuis cette époque. En 1972 eut lieu la conférence internationale de Stockholm, organisée par l’ONU suite aux rapports alarmants, dont celui de René Dubos intitulé « Nous n’avons qu’une Terre ». Les questions environnementales furent placées au rang des préoccupations internationales. Les dirigeants mondiaux de l’époque s’engagèrent à se réunir tous les 10 ans pour faire un bilan de l’état de la Terre. 26 principes furent adoptés, parmi lesquels « Les ressources naturelles du globe, y compris l’air, l’eau, la terre, la flore et la faune, et particulièrement les échantillons représentatifs des écosystème naturels, doivent être préservés dans l’intérêt des générations présentes et à venir par une planification ou une gestion attentive selon que de besoin. » (principe 2) ou encore « L’Homme a une responsabilité particulière dans la sauvegarde et la sage gestion du patrimoine constitué par la flore et la faune sauvage et leur habitat, qui sont aujourd’hui gravement menacés par un concours de facteurs défavorables. La conservation de la nature, et notamment de la flore et de la faune sauvages, doit donc tenir une place importante dans la planification pour le développement économique. » (principe 4).

La même année, le rapport Meadows, diligenté par le Club de Rome (groupe de réflexion réunissant des scientifiques, des économistes, des fonctionnaires nationaux et internationaux, ainsi que des industriels de 52 pays) indiquait clairement que nous allions droit dans le mur et préconisait de cesser la course à la croissance, dont on nous rabat pourtant toujours les oreilles 50 ans plus tard. Ce rapport prédisait qu’à l’horizon 2100, on assisterait à une chute brutale de la population, du fait des sols rendus inutilisables, de la pollution, et de la raréfaction des ressources énergétiques.

En 1987, le rapport Bruntland, « Notre avenir commun » (« Our common future »), rédigé par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies, introduit la notion de développement durable et fait des recommandations précises sur l’utilisation des ressources. En voici un extrait :

« L’actuelle décennie a été marquée par une régression de l’intérêt porté aux problèmes urgents mais complexes qui sont reliés à notre survie même : réchauffement de la Terre, menace contre la couche d’ozone de la planète, la désertification des terres agricoles. Nous avons réagi en exigeant de plus amples informations et en confiant ces problèmes à des organismes mal équipés pour les résoudre. La dégradation de l’environnement, considérée d’abord et avant tout, comme le problème des pays riches et comme un effet secondaire de notre richesse industrielle, est devenue une question de survie pour les pays en voie de développement. Tout ceci fait partie de la spirale descendante du déclin écologique et politique dans laquelle sont prisonnières les nations les plus pauvres. Malgré des encouragements officiels surgissant de tous côtés, aucune tendance actuellement identifiable, aucun programme ni aucune politique n’autorise l’espoir de combler le gouffre croissant qui sépare les pays pauvres et les pays riches. Grâce à notre « développement », nous avons accumulé des armes capables de modifier le chemin tracé de notre évolution et de transmettre à nos descendants une planète que nos ancêtres ne reconnaîtraient plus. »

Nous sommes en 2019, soit 22 ans plus tard, et le constat ne s’est pas amélioré. Pire : il s’est alourdi.

Ni la formation du GIEC en 1988, ni le sommet de la Terre à Rio en 1992, ni les 24 COP (Conférences internationales sur le climat) dont la dernière s’est tenue cette année, n’ont été suivies d’effets concrets sur le changement climatique. C’est même tout l’inverse : les investissements dans les énergies fossiles augmentent chaque année.

Et cela ne va pas s’arrêter faute de ressources car de nouveaux gisements récemment découverts, ainsi que de nouvelles technologies (comme l’exploitation des gaz de schiste), permettent de poursuivre sur cette lancée pendant encore au moins 100 ans. Pourtant, il est notoire que les civilisations précédentes se sont écroulées en raison de changements climatiques majeurs. Autre exemple : à la fin du XIXe siècle, il y eut 50 millions de morts (en Chine, Inde, Afrique et Amérique du sud) suite aux  sécheresses et aux inondations, qui provoquèrent des épidémies terribles, l’exode des populations rurales et des révoltes brutalement réprimées, du fait d’une intensification du phénomène El Niño (voir à ce sujet l’ouvrage « Génocides tropicaux » de Mike Davis).

Ceci étant dit, l’académie des sciences a indiqué que les engagements nationaux et internationaux ne sont pas compatibles avec un réchauffement limité à 1,5° ou 2 degrés. Donc, dans tous les cas, les bouleversements vont continuer et s’intensifier. Mais quand on sait qu’ils impacteront différemment le Nord et le Sud, on entrevoit les raisons pour lesquelles il n’y a pas consensus sur la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre.

Divergences d’opinion sur les conséquences du changement climatique

Pour les stratèges russes, le changement climatique est une opportunité majeure : 37 années de gaz mondial seront bientôt disponibles dans le sol sibérien grâce au changement climatique et à la fonte du permafrost. Pour l’économie russe, il s’agit d’une véritable manne, à la fois financière et géopolitique. Ce projet ( Yamal, qui signifie « fin du monde » en russe), dont l’entreprise Total est partenaire, est d’ailleurs d’ores et déjà lancé.

De même, pour les défenseurs de l’industrie nucléaire et pour tous ceux qui détiennent des parts dans l’industrie verte (éoliennes, solaire, etc), il y a tout intérêt à diaboliser le pétrole et les émissions de gaz à effets de serre : les profits n’en seront que plus importants pour les firmes offrant des énergies alternatives.

De plus, l’impact du réchauffement climatique ne sera pas le même dans toutes les régions du monde. Il devrait profiter aux régions les plus froides, et pénaliser encore plus les régions de l’hémisphère sud. Les zones arides, la zone méditerranéenne et les zones tropicales seront celles qui paieront le prix fort, avec une croissance économique revue largement à la baisse. On comprend que, devant l’émergence actuelle de la puissance de certains pays comme l’Inde, le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) ne cherche pas à infléchir un réchauffement qui ne pourra que maintenir les pays du Sud dans leur position de dépendance économique et politique.

A titre d’exemple, les Britanniques peuvent se réjouir du réchauffement climatique qui leur permettra de cultiver la vigne (des exploitants champenois achètent d’ores et déjà des terrains en Grande-Bretagne), et les Canadiens lorgnent sur les réserves énergétiques énormes (pétrole, gaz des sols arctiques, hydrates de méthane des fonds océaniques) auxquelles la fonte des glaces leur permettra d’accéder.

Dans le changement climatique, il y aurait donc des gagnants et des perdants. On peut dès lors aisément comprendre que les puissances du Nord ne soient pas forcément très motivées pour inverser une tendance qui leur serait favorable.

La tentation du tout technologique

Cependant, l’impact de l’effondrement du vivant et du changement climatique se faisant sentir même dans les pays riches (ne serait-ce que sous la forme de migrations massives, ou de canicules insupportables dans les grandes villes), les technocrates doivent tout de même envisager des solutions.

Celle qui est privilégiée est la géo-ingénierie, c’est-à-dire la manipulation du climat. Cette solution est amplement soutenue par les mouvements conservateurs (ceux qui nient la réalité du réchauffement climatique et se rangent le plus souvent aux côtés des industries fossiles ; un paradoxe qui s’explique par le fait que le déni affiché n’est pas forcément gage de sincérité). En effet, le recours à la géo-ingénierie permettrait de maintenir le modèle capitaliste et la société de consommation, et de laisser les industries carbones s’épanouir pendant encore un siècle ou deux. Les lobbies économiques travaillent d’arrache-pied pour favoriser cette solution. Elle comporte pourtant des risques non négligeables, « Selon plusieurs experts, de nombreux risques existent : la météo locale serait notamment perturbée partout à travers le monde. On enregistrait des augmentations de pluies par certains endroits face à des désertifications ailleurs (avec risques d’incendies). Dans l’éventualité où chaque pays déciderait seul d’utiliser cette technologie pour protéger sa population du réchauffement, les conséquences climatiques sur les autres pays seraient désastreuses (en particulier ceux qui n’en ont pas les moyens). La technique utilisée de manière incontrôlée peut, en effet, déstabiliser l’agriculture, donc l’accès à l’alimentation, et forcément engendrer des conflits. » apprend-on dans un documentaire d’Arte, « Les apprentis sorciers du climat ».

Une autre tentation technologique est la vie sur une autre planète, dans le cas où la nôtre deviendrait vraiment invivable. Mars fait l’objet de fantasmes depuis longtemps, mais il est en train de devenir un nouvel Eldorado potentiel. Le projet « Mars one » a démarré en 2015 et prévoit d’envoyer 24 volontaires coloniser la planète rouge. La société néerlandaise qui le pilotait a fait faillite récemment, mais pourrait être rachetée par un investisseur. 200 000 personnes se sont portées volontaires pour cet aller simple…

Par ailleurs, des scientifiques de la Nasa veulent générer un champ magnétique artificiel pour terraformer la planète Rouge. Le milliardaire Elon Musk songe quant à lui à terraformer la planète rouge en faisant fondre les masses de glace sèche recouvrant ses pôles avec des ogives nucléaires afin de vaporiser le dioxyde de carbone qu’ils renferment et créer un effet de serre qui réchaufferait l’atmosphère… Bref, les recherches vont bon train.

Dans le même ordre d’idées, la disparition des abeilles – pourtant dramatique et directement liée aux pesticides – n’inquiète pas les chantres du tout technologique : ils pensent que des mini-drones pollinisateurs remplaceront aisément les abeilles. Aux USA, la société Drocopter est ainsi devenue leader sur ce marché, déjà exploré par le Japon qui a testé et développé un drone pollinisateur.

L’urgence d’une métamorphose de l’humanité

Cette crise de l’excès, qui démontre l’incapacité de nos sociétés à poser un certain nombre de limites, peut toutefois se résoudre autrement. Mais, d’après les spécialistes de la conférence, cela ne se fera pas par l’intermédiaire du politique, ni au niveau global. Ce sont les solutions locales et l’engagement citoyen qui permettront d’inverser la tendance. Edgar Morin le résume ainsi : « Si l’humanité veut survivre, elle doit effectuer un changement intérieur ». On assiste à la nécessité d’une véritable métamorphose de l’humain, dont l’urgence est de revenir à l’essentiel.

Le livre de Bruno Latour (philosophe et sociologue, professeur à Science-Po), « Où atterrir » expose que « tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague « les élites ») était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants », ce qui implique une vision assez mortifère de l’inaction de nos gouvernants. Pour autant, faut-il la négliger ?

Dès lors, on comprend que c’est à nous de faire en sorte de sauvegarder à la fois notre patrimoine terrestre, mais aussi nos vies et celles de nos descendances. Pour cela, les actions à mettre en place à grande échelle sont les suivantes :

  • Ne plus voyager en avion, sauf nécessité absolue.
  • Interdire les vols internes (quand on peut prendre le train).
  • Diminuer drastiquement notre consommation de viande.
  • Développer les infrastructures de manière à favoriser les alternatives aux véhicules individuels.
  • Faire établir une réelle transparence pour tout ce qui concerne notre épargne (utilisée par les banques pour investir dans les énergies fossiles)
  • Relocaliser la production industrielle (au moins au niveau européen).
  • Exiger une autre PAC (Politique agricole commune), dont l’orientation actuelle va clairement vers encore plus d’industrialisation et de technologie, sous l’influence de la FNSEA.
  • Formation des décideurs (responsables d’entreprise, élus, etc.)
  • Reconnecter les jeunes avec la Nature, car on ne protège que ce qu’on aime.
  • Soutenir ou participer à des projets de type écolieux, jardins partagés, villes en transition, communautés de production bio (AMAP par exemple)

(Liste non exhaustive)

Au-delà de ces actions déjà connues qui devraient être multipliées le plus possible, il y a aussi tout un modèle de société à revoir, à inventer. Quel modèle économique pour sortir du capitalisme vecteur de destruction des écosystèmes et de l’accroissement des inégalités ? Quel modèle social pour venir en aide aux plus démunis sans pénaliser ceux qui ne le sont pas ? Quel rapport au vivant envisager désormais ? Peut-on sortir du clivage Culture/ Nature propre à l’Occident ? Quelles mesures prendre à long terme et collectivement pour concilier équilibre climatique et confort de tous ?

En guise de conclusion, je rappellerai juste quelques chiffres : nous avons un tiers de gènes en commun avec les algues marines, 60 % avec la banane, 95 % avec les cochons, 98 % avec les chimpanzés. Nous ne sommes pas en dehors du vivant, nous en faisons partie. A chaque fois qu’on agresse le vivant, d’une manière ou d’une autre, nous nous agressons nous-mêmes. En prendre conscience et repenser notre place d’humains au sein de ce vivant est sans doute la seule façon de sortir grandis de ce qui pourrait bien être la dernière « crise » de l’humanité.

Cécile Duclem

Journaliste indépendante, je cherche à montrer qu'un autre monde est possible.

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